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Jacqueline Colmant

 

 

De la peinture considérée comme une noyade. Surfaces planes mouillées et mousseuses, toiles et cartons: les supports macèrent gorgés d'eau, saturés. Pas le moindre empâtement dans le travail de Jacqueline Colmant. Les acryliques diluées se font caressantes même si cette caresse relève davantage de l'étreinte que de la mièvre câlinerie. Sur ce fond de brumes humides flotte un personnage minimaliste dont la précaire présence ne tient qu'à l'assemblage de quelques traits bruts, tendant vers la forme épurée d'un simple signe. Suspendue dans les limbes indécis de cette mer sans rivages, la silhouette solitaire semble n'avoir pour seuls points de repère que ses propres contours menacés de disparition par un chromatisme ruisselant. Car les couleurs exaltées ont la gravité de la nuit: jubilation meurtrière, euphorie déchirante sans repos ni halte...

Mais c'est le jeu de la transparence et des superpositions qui annonce la plus grande des menaces. Par lui, l'extérieur communique avec l'intérieur, les arrière-plans et les avant-plans se concurrencent et se délogent mutuellement. Tantôt l'homme émerge, porté par les mouvements liquides de ce magma informel, tantôt les frêles limites de son corps parviennent difficilement à endiguer les marées montantes. Écume intérieure, donc, car on apprendra peut-être que c'est en lui-même que le personnage se noie. Fêlure de la pensée qui se laisse envahir par la vague déferlante du sensible: fuites d'eau, infiltrations.

 

Gérard Mans, Décembre 1991

 


DES VOLUMES DE SILENCE.

 

 

"Si ce que tu as à dire n'est pas plus beau que le silence, alors tais‑toi". La phrase est manuscrite sur un mur du corridor. Juste avant l'atelier où l'on entre à pas feutrés pour ne pas troubler la lumière, pour ne pas rompre la quiétude des lieux. On découvre d'anciens travaux. Urnes simples aux formes, aux couleurs pures tracées, creusées par une main discrète, par un pinceau léger. Caresses. Urnes dépourvues de cendres mais gardiennes de braises, de feu qui couve. Urnes comme embryons d'un autre souffle. Urnes enceintes de calmes... Et qui déjà annoncent les cosses, les cocons, les formes vaporeuses qui semblent léviter dans l'atmosphère de tulle et d'ouate neigeuse. Caresse, encore.

 

Caresses, les mains de Jacqueline Colmant sur les formes, sur les volumes lisses. Les mains de l'apaisante, de l'embaumeuse des sommeils, de celle qui tisse les tigelles, les garde dans le chaud de la paume, les pétrit, les enrobe de coton pour que jamais mort ne vienne les enlever du repos où elles gisent, gemmes en germe, bourgeons debout. Arbres qui lèvent. Sèves suaves.

 

N'y pas voir la mort, surtout. Mais prendre le temps d'observer vies prêtes à sourdre. Semences préservées avant le premier flux de sang, avant la première grâce d'un souffle d'encens. N'y pas voir la mort ici sans cesse repoussée, non pas niée mais effacée derrière l'éternelle puissance des Vies et leur entêtement à naître. Arbres suaves, sèves qui lèvent, voici que s'effilent les formes, jadis ventres ronds, cocons opulents ou cosses éclatantes. Voici que naissent forêts d'arbres muets mais orants, voici que se tendent armes, sagaies, fléaux paisibles dont l'unique combat est de murmurer la force des paix dans le faux calme des convenances.

 

Ici, matières de feu n'enflamment aucune essence. Ici, nul embrasement. Nul incendie. Mais fusions de contraires. L'eau apaise le plomb. Langues de lave font soupirer l'or des bois. La brûlure est baiser sur les plaies. Le linceul est un voile en gésine. Muets, nous atteignons l'immobile. Ce mouvement infini qui creuse le sable comme le vent pétrit la roche. Caresses.

 

Caresses, les mains de Jacqueline Colmant ont dompté les plus insupportables vacarmes. Mains cathédrale qui laissent maintenant sous leurs doigts grandir des volumes impeccables. Et ces volumes blancs ont la beauté du silence.

 

Joseph Orban, le 24 octobre 1998.

 

 

Jacqueline Colmant,

 

Expansion sans limite dans un espace clos

 

Cultiver le paradoxe n'est pas le signe d'un manque de rigueur ou d'une faiblesse logique, ce n'est pas un artifice de la créativité visant à associer des termes antagonistes.  C'est au contraire une attitude devant la vie qui garde ouvertes toutes les interrogations que l'on porte sur l'être.  Au commencement se dresse toujours devant l'homme l'interrogation suprême sur la mort.  L'émotion que ressentit un jour Jacqueline Colmant devant les gisants d'un tombeau au fond d'une église oubliée n'est pas compassionnelle. Ceux qui gisent là sont moins une image de l'enfermement éternel dans la mort qu'une figure de paix et d'espoir.  Dans ce cocon de pierre gît un individu en transformation, où sublimation et évanouissement de la matière n'augurent rien du reflux de l'esprit.

Le vocabulaire est démuni devant gisants et momies. Comment les qualifier, eux qui ne sont plus de simples défunts et moins encore des objets ?  Ils sont des êtres en retraite totale de leur être, ne conservant qu'une apparence sommaire de ce qu'ils étaient, limités par une coque, des bandelettes et le silence, comme autant de viatiques pour leur renaissance.  L'embaumement est leur dernier silence, qui dans son plus profond retranchement reste dynamique : Là se perpétue indéfiniment l'illusion que l'embaumé vit en ce monde et dans l'au-delà.  Un même silence dynamique entoure les œuvres de J. Colmant, les isolant du monde comme pour mieux préserver les éruptions de vie qui les habitent.  Ce qui entoure, limite et contraint est finalement la condition de la métamorphose, comme l'enseigne l'histoire de la chenille et du papillon.  Le silence enserre l'univers vivant comme le coton enrobe la momie, comme la terre recouvre le grain, comme la gangue de bois calciné renforce l'épieu.

Lorsqu'elle explore la limite des choses (terre, silence, calcination, momie), J. Colmant emporte la vie en germination.  C'est pour cette raison que sont si importants dans son travail les éléments "terre" et "feu".  La terre avec ses connotations d'abri, de protection, de fécondité, qui donne à la fois la vie et la reprend.  Le feu, qui lorsqu'il est maîtrisé, renforce, purifie et régénère.  Recouvrant ses œuvres, le roofing et le plomb fondus, la calcination du bois ont pour elle une fonction plus symbolique qu'esthétique, qu'il n'est pas question de troquer pour des matières picturales dont l'effet visuel serait équivalent.

Opposée à un néant sans bornes, la vie paraît bien frêle entre ses limites étroites, biologiquement et éthiquement bornée.  Mais aux frontières de ces évidences subsistent les zones floues et opaques qui sont les terres d'élection des philosophes et des artistes.  Cette zone de black-out, est comme une peau entre les mondes, une paroi osmotique qui peut tout transformer : le corps en énergie, la matière en esprit.  L'artiste opère dans cette zone interstitielle où l'objet compte moins que le projet et l'attitude qui en découle : La "calcination" est l'oeuvre-en-soi et non pas un quelconque processus visant à recouvrir le bois.

La valeur esthétique, si difficile à cerner, n'est plus ni dans l'objet ni dans le processus, mais dans l'aspect le plus épidermique, le plus ténu de l'œuvre : la gangue calcinée, le bandage de la momie, la surface du tableau au sens le plus littéral et tangible.  Dans cet interstice il n'y a plus de différence entre opposés : vie et néant, terre et ciel sont semblables, même si on pressent leur séparation imminente.  La surface entière des toiles est terrienne et terreuse dans ses pigments.  Pourtant un simple coup de pinceau horizontal dégage le ciel d'une terre sans limite, et sur cette ligne de partage des momies humanoïdes semblent chercher leur place en vacillant.  Sur cette peau du monde où l'artiste se tient et qu'on peut à peine effleurer, on risque à tout moment de basculer dans l'illimité...avec une angoisse légitime, car c'est aussi la dernière grande terre inconnue de notre esprit.

 

 

(Georges Fontaine, 3 juin 2002)

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